NIM, le chimpanzé qui apprit à parler… en vain
Le psychologue américain Herbert Terrace, de l’université de Columbia (New-York), est formel. Son chimpanzé NIM a échoué dans l’apprentissage du langage. Et en analysant les résultats de ses confrères avec Washoe, Kanzi, Koko, ou encore Sherman et Austin, il va plus loin et conclut qu’aucun singe n’a jamais eu accès au langage !
A une méthodologie laxiste– très bien exposée dansle documentaire sur Nim- s’est surimposé un époustouflant numéro de dressage qui n’avait rien à voir avec de quelconques capacités cognitives, explique-t-il lui-même au début des années 1980. Une affirmation péremptoire qui fait à l’époque l’effet d’une bombe dans la communauté scientifique et marque la fin de trois décennies d’expériences sur le langage chez les primates. Pourtant, d’étonnants résultats nuancent ces conclusions pessimistes.
L’origine du «fantasme» que représente la volonté d’apprendre à parler aux primates remonte à loin. Nous sommes en 1699 et le premier grand singe débarque en Europe, à bord d’un navire en provenance d’Asie. Décédé peu après son arrivée, le jeune orang-outan est disséqué par un médecin britannique, Edward Tyson qui, le premier, constate l’analogie entre le larynx humain et celui des singes. Mais, si l’organe existe, il n’implique aucunement que la fonction langagière en découle, expliquera-t-il. Par ailleurs, chez l’orang-outan comme chez tous les autres grands singes, il s’avère que le larynx est beaucoup plus haut que chezHomo sapiens et cette différence morphologique entraîne une incapacité d’articulation langagière. L’animal est donc «muet» selon le philosophe Descartes. Seul l’homme peut parler.
Pourtant, au 18èmesiècle, certains scientifiques comme le Français La Mettrie voient dans le langage des sourds muets une alternative intéressante pour ces animaux qui ne peuvent visiblement pas articuler de sons. Il faudra pourtant attendre les années 1950 pour une approche expérimentale autour de cette question du langage. Le premier projet autour du chimpanzé Viki par Keith et Catherine Hayes, travaillant au Yerkes primate research center d’Atlanta (Etats-Unis), se focalise sur le langage articulé. C’est un échec. Cependant, sa méthodologie est innovante. Viki n’est pas enfermée dans un laboratoire mais immergé dans un univers humain et élevée comme un jeune enfant au sein de la famille Hayes.
L’idée est reprise par Allen et Beatrix Gardner, de l’Université du Nevada, qui débutent en 1966 le projet Washoe.
Washoeest une jeune femelle chimpanzé d’un an, capturée en Afrique pour rejoindre le contingent des auxiliaires simiesques de la NASA. Contrairement aux célèbres Ham ou Enos, Washoe n’ira jamais dans l’espace mais dans le mobil-home des Gardner. Là, elle va être immergée dans un monde humain et être élevée comme l’enfant des Gardner qui dialoguent avec elle en utilisant l’ASL (American Sign Langage). Rapidement, elle acquiert plusieurs centaines de mots, les combine et enseigne à son fils adoptif, le jeune chimpanzé Loulis, les bases de l’ASL. Un succès, repris par Roger Fouts qui a débuté comme étudiant des Gardner et poursuivra le projet ; par Lynn Miles, psychologue à l’Université du Tenessee qui enseignera l’ASL à Chantek, un orang-outan ; et par Francine Patterson, psychologue à l’Université de Santa Clara (Washington D.C) avec un gorille. Si l’une des critiques vis-à-vis de ces projets consistera à brandir le fait que les singes ne savent parler que de choses matérielles et concrètes, Francine Patterson a toujours soutenu le contraire, affirmant dialoguer avec son gorille Koko sur des sujets plus métaphysiques, tels que la vie et la mort.
D’autres chercheurs veulent aller plus loin et vont chercher à «pénétrer» dans l’esprit des primates pour comprendre ce qui s’y passe à partir des années 70. C’est le retour aux expériences plus contrôlées en laboratoire à l’aide de langages symboliques. Ils sont faits de formes en plastique dans les études de David Premack (psychologue à l’université de Pennsylvanie) avec son chimpanzé Sarah. Puis c’est un ordinateur qui est utilisé dans les trois projets successifs de Duane Rumbaugh puis Sue Savage-Rumbaugh, psychologues au Yerkes Primate Research Center et désormais au Great Ape Trust, dans l’Iowa.
Mais la plus grande nouveauté réside dans le fait que le langage artificiel utilisé va être élaboré par deux linguistes de renom. Ce lexigramme fait de symboles non iconiques va être utilisé en parallèle sur Sherman et Austin, deux chimpanzés et sur des enfants souffrant de handicaps mentaux. C’est le début de l’Animal Model Project qui s’arrêtera avec l’arrivée du bonobo Kanzi.
Les capacités étonnantes d’un jeune bonobo,Kanzi, adopté par Matata, une femelle étudiée par Duane Rumbaugh, vont en effet bouleverser la donne. En observant Matata, il a de lui-même commencé à maîtriser l’usage du lexigramme. Au cours de sa vie, Kanzi a ainsi acquis près de 1000 mots. Une expérience passionnante et très novatrice a mis en parallèle ce jeune mâle alors âgé de 9 ans et Alia, une petite fille de 2 ans montrant ainsi la proximité de leurs compétences langagières. Néanmoins, si la maîtrise de la langue par Alia décollera par la suite, Kanzi stagnera et ne dépassera jamais le niveau d’un enfant de 3-4 ans.
Aujourd’hui, les dialogues entre Francine Patterson et Koko continuent (dans des contextes scientifiques beaucoup plus souples) ainsi qu’entre Kanzi et Sue Savage-Rumbaugh, mais les autres sujets de ces expériences langagières sont soit décédés (Washoe, Nim…) soient partis à la retraite dans des zoos ou des sanctuaires crées spécifiquement pour eux. Cependant, d’autres expériences continuent et visent non plus à dialoguerstricto sensuavec des grands singes mais explorent les capacités cognitives sous-jacentes au langage comme les travaux de l’équipe de Tetsuro Matsuzawa au Primate Research Institute d’Inuyama (Université de Kyoto) [voir unevidéosur la mémoire flash des chimpanzés].
Ainsi, contrairement aux affirmations quelques peu fallacieuses et erronées de Herbert Terrace, à l’origine du projet Nim, ces études sur les singes parlants nous démontrent, au fil de leurs échecs et de leurs réussites, queles capacités cognitives sous-jacentes au langage existent bel et bien chez les primates. Comme l’affirme le linguiste Noam Chomsky, par ailleurs vivement opposé à toutes ces études sur les singes parlants, «le langage n’est pas une spécificité génétique de l’homme mais une compétence dont on retrouve les racines chez les grands singes».
Emmanuelle Grundmann

